15 août 2007
Crève, et s'il te plaît, fais vite
Et un jour, quand il crèvera, elle viendra et se penchera sur sa tombe.
Et ce jour, quand elle le verra, mort, enfin, elle ne lui parlera pas.
Ce jour, elle crachera sur sa tombe, le maudira pour tout ce qu’il leur a fait, trois générations de femmes bafouées, battues, tuées.
La quatrième importe peu. Il paiera pour les trois autres.
Elle le maudira toute sa vie pour les trois autres, parce qu’il n’avait pas le droit.
Il n’avait pas le droit de la toucher, Elle, qu’elle n’a pas connue.
Il n’avait pas le droit de la tuer, Elle, qu’elle a tant regrettée.
Il n’avait pas le droit de la faire pleurer, Elle, qu’elle aime plus que tout.
Il n’avait pas le droit.
Et ce jour où il crèvera, elle viendra sur sa tombe et y dansera, et ce jour où il crèvera, elle ne pleurera pas, ou seulement de joie.
Ce jour où il crèvera, enfin la vie aura repris ses droits.
Regrets
« Je regrette de ne pas être auprès de toi pour te faire quelques petits plats pour te regonfler les muscles. »
Si tu savais comme je regrette de ne pas être auprès de toi pour que tu me regonfles les muscles. Pour que tu me regonfles le moral, pour que tu me regonfles le cœur.
Quand elle est partie, elle a laissé un si grand vide. La moitié de l’espace que deux grand-mères sont censées occuper. Elle était celle qui me caressait le cœur, tu étais celle qui me faisait grandir.
Tu as su rendre ce vide moins pesant, femme de cœur, femme de tête, femme de volonté. Femme usée par la vie, déçue parfois mais jamais apitoyée, femme battante, tête de famille, tête de troupeau, têtue. Femme dure mais femme pure, femme tout.
Beaucoup te voient sûrement comme cette vieille femme dure, ce sale caractère, cette volonté d’homme. Si seulement ils voyaient cette intelligence sensible derrière la culture, ces regrets derrière les insultes, ces blessures derrière la franchise, si seulement ils voyaient à quel point ce masque n’est qu’une tromperie, l’œuvre de toute une vie, l’œuvre de tous ces hommes parmi lesquels tu as mûri.
Je ne veux même pas qu’ils le voient. Je me plais à penser que tout cela, ce n’est que pour moi. Peut-être les autres ne le méritent-ils pas. Peut-être que je ne le mérite pas non plus, mais si tu me le donnes alors je veux bien croire que si.
Je regrette de ne pas être auprès de toi pour profiter encore de tout ça, de toi, avant que…
Je regrette de ne pas être auprès de toi pour te regonfler le cœur comme tu sais si bien le faire avec moi.
Je regrette de ne pas savoir te dire à quel point je t’aime.
J’espère juste qu’au fond, tu le sais…
13 août 2007
Ouverture - Acte 3
Son réveil est accueilli par des lasagnes en barquette. Toujours plus appétissant que le sucre en perfusion. Maman entre dans la chambre, elle est avec son meilleur ami, qui est là pour quelques jours. Il va passer de bonnes vacances…
Simili est un peu dans le vague mais elle ne se sent pas trop mal, elle arrive même à tout manger. Elle aurait bouffé un ours, en fait. Etrange comme l’appétit revient même quelques heures après s’être fait ouvrir le poumon.
Le repas terminé, on décide de la changer de chambre. Elle est bien, là. Seule, tranquille.
Oui mais ici on est encore aux urgences. Le service de chirurgie thoracique sera plus approprié. Ok…
On la débranche, on balade son lit avec sa dépouille tuyautée à travers tout l’hôpital, et enfin on arrive. La chambre est claire. Les infirmières sont souriantes. Il y a déjà une vieille dans sa chambre. Chambres de deux. Simili sourit et lui dit bonjour. Même là, elle reste la petite fille bien élevée.
La vieille ne la calcule même pas. Elle a une sale gueule de grosse conne. Apparences confirmées plus tard.
On l’installe, on la rebranche.
Et la routine commence. Cachetons. Doliprane, Dafalgan. Repas. Barquettes, barquettes. Radios. Tous les matins. Ils viennent exprès pour elle, parce qu’elle est toujours accrochée à son mur. Cachetons, repas, radios.
Et la vieille conne qu’elle a de plus en plus envie d’égorger. Mais les connasses comme ça, elle préfère les oublier. Ne plus y penser… Sinon elle tue tous les vioques qu’elle croise dans la rue.
Trois jours. Plus de bulles, on clampe. Enfin elle peut bouger de cette maudite chambre. Bon, le mieux qu’elle puisse faire c’est se traîner jusqu’à la salle d’attente de l’autre côté du couloir. Ou prendre l’ascenseur pour aller boire un café en bas avec Maman et respirer autre chose que cet air vicié rejeté par cette vieille vicieuse.
Elle a même le droit d’aller faire ses radios en bas. Mais en fauteuil. Comme une handicapée. Interdiction de s’essouffler.
Quatre jours. Ça tient bien. Simili a toujours du mal à se bouger, mais elle fait meilleure figure devant ses amis qui viennent la voir. Ils lui apportent plein de choses à manger. Maman s’occupe bien d’elle. Elle vient la voir midi et soir.
La seule chose qui craque maintenant, ce sont ses nerfs. La vieille a eu raison d’eux. Simili pète un câble et va défoncer la salle d’attente. Pourtant elle a pris l’habitude d’être patiente avec les vieilles connasses. Mais là, c’en est trop. Du coup, on la change de chambre. Au début, elle est seule, puis une jeune femme la rejoint. Elle est là pour une biopsie. Simili se dit que finalement, elle n’est pas si malheureuse que ça.
La femme est gentille, elles discutent. Simili se sent mieux.
Le lendemain, grande nouvelle : on la débarrasse de son tuyau. Encore un moment agréable à passer… Mais beaucoup moins désagréable. Délivrance…
Si la radio est satisfaisante, elle peut rentrer dans l’après-midi.
Si vite ?
Ben oui, pourquoi, tu veux rester plus longtemps ?
Non, bien évidemment…
Simili peut enfin rentrer. Retrouver sa maison… Elle a manqué ses partiels. Il en reste quelques uns, mais elle n’a pas le droit de sortir. Trois semaines enfermée à la maison. Sa seule sortie sera pour aller se faire enlever sa suture.
Au bout de deux semaines, elle n’y tient plus. Elle veut aller acheter des chaussures. Maman accepte de l’accompagner, vu qu’elle ne peut pas conduire.
Elle ne sait pas encore que le pire est à venir.