13 août 2007
Ouverture - Acte 3
Son réveil est accueilli par des lasagnes en barquette. Toujours plus appétissant que le sucre en perfusion. Maman entre dans la chambre, elle est avec son meilleur ami, qui est là pour quelques jours. Il va passer de bonnes vacances…
Simili est un peu dans le vague mais elle ne se sent pas trop mal, elle arrive même à tout manger. Elle aurait bouffé un ours, en fait. Etrange comme l’appétit revient même quelques heures après s’être fait ouvrir le poumon.
Le repas terminé, on décide de la changer de chambre. Elle est bien, là. Seule, tranquille.
Oui mais ici on est encore aux urgences. Le service de chirurgie thoracique sera plus approprié. Ok…
On la débranche, on balade son lit avec sa dépouille tuyautée à travers tout l’hôpital, et enfin on arrive. La chambre est claire. Les infirmières sont souriantes. Il y a déjà une vieille dans sa chambre. Chambres de deux. Simili sourit et lui dit bonjour. Même là, elle reste la petite fille bien élevée.
La vieille ne la calcule même pas. Elle a une sale gueule de grosse conne. Apparences confirmées plus tard.
On l’installe, on la rebranche.
Et la routine commence. Cachetons. Doliprane, Dafalgan. Repas. Barquettes, barquettes. Radios. Tous les matins. Ils viennent exprès pour elle, parce qu’elle est toujours accrochée à son mur. Cachetons, repas, radios.
Et la vieille conne qu’elle a de plus en plus envie d’égorger. Mais les connasses comme ça, elle préfère les oublier. Ne plus y penser… Sinon elle tue tous les vioques qu’elle croise dans la rue.
Trois jours. Plus de bulles, on clampe. Enfin elle peut bouger de cette maudite chambre. Bon, le mieux qu’elle puisse faire c’est se traîner jusqu’à la salle d’attente de l’autre côté du couloir. Ou prendre l’ascenseur pour aller boire un café en bas avec Maman et respirer autre chose que cet air vicié rejeté par cette vieille vicieuse.
Elle a même le droit d’aller faire ses radios en bas. Mais en fauteuil. Comme une handicapée. Interdiction de s’essouffler.
Quatre jours. Ça tient bien. Simili a toujours du mal à se bouger, mais elle fait meilleure figure devant ses amis qui viennent la voir. Ils lui apportent plein de choses à manger. Maman s’occupe bien d’elle. Elle vient la voir midi et soir.
La seule chose qui craque maintenant, ce sont ses nerfs. La vieille a eu raison d’eux. Simili pète un câble et va défoncer la salle d’attente. Pourtant elle a pris l’habitude d’être patiente avec les vieilles connasses. Mais là, c’en est trop. Du coup, on la change de chambre. Au début, elle est seule, puis une jeune femme la rejoint. Elle est là pour une biopsie. Simili se dit que finalement, elle n’est pas si malheureuse que ça.
La femme est gentille, elles discutent. Simili se sent mieux.
Le lendemain, grande nouvelle : on la débarrasse de son tuyau. Encore un moment agréable à passer… Mais beaucoup moins désagréable. Délivrance…
Si la radio est satisfaisante, elle peut rentrer dans l’après-midi.
Si vite ?
Ben oui, pourquoi, tu veux rester plus longtemps ?
Non, bien évidemment…
Simili peut enfin rentrer. Retrouver sa maison… Elle a manqué ses partiels. Il en reste quelques uns, mais elle n’a pas le droit de sortir. Trois semaines enfermée à la maison. Sa seule sortie sera pour aller se faire enlever sa suture.
Au bout de deux semaines, elle n’y tient plus. Elle veut aller acheter des chaussures. Maman accepte de l’accompagner, vu qu’elle ne peut pas conduire.
Elle ne sait pas encore que le pire est à venir.
05 juin 2007
Ouverture - Acte 2
Maman arrive. Gwen l’a appelée. Il est trois heures du matin. Elle a l’air inquiète mais fait visiblement des efforts pour ne pas le montrer. Après tout ce n’est qu’un petit tuyau de rien du tout…
On envoie Simili dans une chambre. Le lit est horrible. Elle a une perfusion dans le bras et ne peut pas se mettre à l’aise. Et surtout son poumon craque quand elle respire. Sensation ignoble, se dire que ça vient de l’intérieur d’elle lui fout la gerbe. Heureusement tout ce qu’elle a mangé ce soir n’a pas fait de détour par son estomac. Juste un peu de sucre direct dans le sang, bon appétit.
On la réveille à six heures du matin. Grand sourire. On va faire une petite radio pour voir ce que ça donne. Tout va bien se passer.
Comme si c’était lui qui se retrouvait dans ce fauteuil roulant avec le poumon qui craque. Mais bizarrement, elle sourit. Elle s’est déjà fait une raison.
Elle avait raison. Huit heures du matin. Tout va bien se passer.
Comme si c’était lui qui se retrouvait avec tout ce monde en train de s’affairer autour de lui dans cette salle sordide, une infirmière en train de le blinder de Perfalgan d’un côté et un aide-soignant en train de le badigeonner de Betadine de l’autre.
Tout est flou autour d’elle, mais c’est tout l’effet que lui fait le Perfalgan. Son corps est tout à fait éveillé. Trop éveillé.
Piqûre. Ça agit. Scalpel.
« Ça va ? »
Elle est en train de se chier dessus mais ça va. On est en train de l’ouvrir entre les côtes sous ses yeux mais ça va. Manque juste un peu de musique.
Jusque là, l’anesthésie est bien utile. Ce qu’elle ne sait pas encore, c’est qu’un poumon ça ne s’anesthésie pas. Elle voit le tuyau. Minuscule, en effet. Minuscule comme un tuyau d’un centimètre de diamètre, un mètre de long, au bout duquel pend une drôle de valise.
Un centimètre, c’est pas grand-chose. C’est ce qu’on se dit tant qu’on a pas ça planté entre les côtes.
Là, maintenant, elle sait qu’un centimètre, c’est énorme. Elle aimerait hurler mais ce tuyau qui traverse sa poitrine en se faufilant entre son poumon et sa plèvre l’en empêche. Elle n’a que ses yeux pour pleurer.
« Si tu peux supporter cette douleur, tu supportes n’importe quelle douleur », lui dit l’interne qui lui a violé la cage thoracique. « Même un accouchement. »
T’as déjà accouché, connard ? Aboule le Perfalgan et ferme ta gueule, ça sera mieux pour tout le monde.
Si elle avait pu parler, c’est probablement ce qu’elle lui aurait dit.
On la ramène dans sa chambre, on la branche au mur, encore un moment agréable, quand le tuyau se met à aspirer, et elle dort. Bizarrement, elle arrive à dormir.
04 juin 2007
Ouverture - Acte 1
Simili a vingt ans et quelques poussières. Sa vie est redevenue normale. Elle étudie l’anthropologie et elle aime ça. Elle est avec Gwen depuis presque deux ans et elle l’aime. Une petit quelque chose la tracasse depuis quelque temps mais elle sait que ce n’est que temporaire. Maintenant, les choses roulent toutes seules.
8 avril 2005. Une petite soirée pour l’anniversaire d’une copine. Elle s’amuse bien. Elle discute, elle boit un peu.
Coralie est en train de lui parler, mais depuis quelques minutes elle ne l’écoute plus vraiment. Elle a juste un peu mal à la poitrine, ça vient des côtes, sur le côté. La cigarette. Ça fait ça, des fois, des petites douleurs qui inquiètent, mais après tout elle l’a bien cherché.
Sauf que cette douleur est différente. Inquiétante. Et s’amplifie.
Elle s’assoit, attend, mais ça ne passe pas. Elle a envie de rentrer. Se coucher, demain ça ira mieux. Gwen lui propose de la raccompagner, il y a deux cent mètres à faire à pied.
Elle a du mal à marcher, du mal à respirer. Comme si on lui avait planté un couteau entre les côtes, transpercé le poumon de par en par. Jusqu’au milieu. Ça fait mal. Elle aimerait prendre une grande bouffée d’air frais mais elle arrive à peine à inspirer de quoi se garder éveillée.
Elle pensait aller se coucher mais finalement demande à Gwen de l’emmener aux urgences. D’habitude, il ne lui vient même pas à l’idée d’appeler le médecin, même avec une fièvre de cheval. Mais elle a si mal…
Elle est bien accueillie, là-bas. On ne la fait même pas attendre. Electrocardiogramme, OK. Saturation, OK. Elle s’attend même à voir arriver George Clooney.
On l’ausculte sous tous les angles, on l’écoute respirer, tout est normal. Il fait chaud, elle est au calme, on lui donne un petit calmant, elle se sent mieux. Elle n’a presque plus mal et respire presque normalement.
On la fait tout de même attendre avant de sortir, que le médecin de garde donne son feu vert. Deux heures plus tard, elle arrive enfin. Simili en a marre, elle veut rentrer se coucher.
L’urgentiste l’écoute à son tour respirer.
« C’est bizarre, tu n’avais pas entendu ça ? » demande-t-elle à son interne.
Il écoute.
« C’est fou ! Il n’y avait rien tout à l’heure ! »
« Mais quoi à la fin ? »
« On va faire une radio. »
Verdict : c’est un pneumothorax.
Un quoi ?
Elle a déjà entendu ce mot dans Urgences. Mais où est George à la fin ?
« Rien de bien grave », dit-elle calmement en lui posant un cathéter.
Un peu d’air et le poumon qui fait la tronche à la plèvre.
« On va juste vous garder pendant la nuit, avec un peu de chances ça se sera résorbé demain matin. Ça arrive. Sinon, on mettra juste un minuscule tuyau qui aspirera l’air, rien de terrible. »
A-t-elle déjà eu un tuyau en travers du poumon celle-là ? Non, probablement. Simili non plus, mais elle n’a pas vraiment envie d’essayer.
03 juin 2007
Fin, début
Simili a seize ans. Elle va mieux. Sa vie devient presque belle. Presque agréable. Presque saine. Presque normale.
16 décembre 1999. Six heures du matin.
« Réveille-toi, Simili. Elle est partie. On y va. »
Son cœur se déchire mais bizarrement elle ne pleure pas. Torpeur. Vide. Elle s’y attendait. Elle n’avait pas voulu se l’avouer, mais au fond, elle savait que ça arriverait.
Mais si vite… Elle n’a pas pu lui dire au revoir. La dernière chose qu’elle lui a dite, c’est qu’elle n’avait pas le droit de mourir. Qu’elle devait connaître ses arrière-petits-enfants. Elle n’avait pas le droit de mourir. Pitié, ne meurs pas !
« Simili, il faut que tu te lèves. »
Elles se regardent et s’effondrent dans les bras l’une de l’autre. Elles sont seules, maintenant. Les requins sont lâchés. Elle n’est plus là pour les tenir. Elles ne le savent pas encore. Elles ne sont pas au bout de leurs surprises.
« Qu’est-ce qu’on va faire sans elle, maman ? »
« Continuer de vivre. Continuer malgré tout. Elle n’est plus là mais elle reste en nous. C’est un ange, maintenant. »
Un ange… Si elle voyait ce qu’ils ont fait d’où elle se trouve maintenant, elle se couperait les ailes. Elle les maudirait jusqu’à la fin des temps. Elle se ferait suppôt de Satan pour les expédier en enfer.
Douze heures de route pour rejoindre les maudits. Ces maudits dont elles partagent les gènes.
Soirée glauque. Silencieuse. Triste. Manger sans appétit, faire comme s’ils étaient unis et que tout allait bien se passer.
Mais elle est partie et a tout emmené avec elle. L’esprit de la famille. Le respect. L’amour.
L’église est trop grande. Trop grise. Trop froide. Elle est trop seule dans ce cercueil trop grand pour elle. Simili parle. Elle a du mal à distinguer son texte à travers ses larmes mais elle le lit jusqu’au bout. Elle lui doit bien ça. Elle lui doit tant.
Elle a choisi d’être incinérée. Pour ensuite retrouver la mer devant laquelle elle est née. Nous naissons eau et nous redeviendrons eau.
Simili ne supporte pas ce manège malsain, cette manie qu’ont les vieux de reluquer la mort, avec curiosité. Pas de respect pour elle. Elle n’aurait pas voulu qu’on la voie ainsi. Si maigre. Si déplumée. Elle était si pleine de vie. Elle s’est battue contre la mort jusqu’au bout, et cette pute, mauvaise joueuse, l’humilie maintenant qu’elle l’a vaincue.
La famille proche a le droit de la regarder se faire enfourner. Quel honneur. Pendant ce temps, les vieux se gavent de café et de gâteaux dans la pièce d’à côté. C’est tellement surréaliste. Elle est morte, fêtons ça autour d’un petit four !
Bande d’hypocrites. Bande de cons.
19 décembre. Elle est née eau, elle redevient eau. Plomodiern. Berceau et caveau de l’ange déchu, déçu. Au fond elle est certainement beaucoup plus heureuse ici qu’avec lui, même si elle est là à cause de lui. Elle ne lui en veut probablement pas. Mais Simili, elle, n’oubliera pas.